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Les changements agricoles

Olivier Barnay (suite)

Entretien avec Olivier Barnay, Responsable du Pôle "Agronomie et Environnement" de la Chambre d’Agriculture de Seine-et-Marne (Volet 2/2)

Contrôle qualité

La mise en place récente du 4e programme d’action de la directive nitrates par arrêté préfectoral a suscité des craintes de la part de la profession agricole, du fait des possibles impasses techniques qu’il pourrait entraîner. Pouvez-vous nous en dire plus ?
Olivier Barnay : Ce 4e programme d’action, dont l’objectif est de corriger les effets pervers liés à la fertilisation azotée, a imposé une règle qui est l’une des pires, c’est le "100 % de couverture automnale des sols". Il faut que 100 % des parcelles soient couvertes de plantes qui absorbent les nitrates présents dans le sol. Cela signifie qu’il faut semer des graines et donc les acheter. C’est ce qu’ont fait les agriculteurs en 2009… en vain ! Le peu qui a poussé n’a quasiment pas consommé d’azote, pour plusieurs raisons, en premier lieu la bonne adéquation entre la dose d’azote apportée et le rendement obtenu et puis il n’y a pas eu assez d’eau… On ne va tout de même pas se mettre à irriguer pour faire pousser les intercultures, ce serait aberrant !!

D’où les réticences, qui s’expliquent aussi par d’autres raisons. Tout d’abord, parce que tout ce qui limite la fertilisation limite la production, voire la qualité. Par ailleurs, une règle annuelle est difficile à caler sur quelque chose qui varie de manière interannuelle. Le climat fait ainsi beaucoup varier la mobilité de l’azote dans le sol ; de plus, la culture est différente d’une année sur l’autre : certaines cultures libèrent de l’azote (les protéagineux par exemple), azote dont la culture suivante pourra profiter. A l’inverse, d’autres cultures consommant beaucoup d’azote, il faudra réaliser un apport d’azote l’année suivante pour la culture qui suivra.

La règle des 100 % vient donc à l’encontre de l’agronomie, de la gestion des cultures et des intercultures. Mais surtout, 100 % en agriculture, 100 % sur la nature, cela ne veut rien dire ! Le 100% ne permet pas une gestion optimale par rapport à la succession des cultures. De plus, il est agronomiquement incohérent de mettre une inter-culture derrière certaines cultures quand on sait qu’il reste peu d’azote dans le sol ! On jette donc l’argent par les fenêtres.

Le systématique, dans l’agriculture, est compliqué : il ne fallait pas 100%, il fallait peut-être 80 à 90 % de la surface couverte. Nous n’avons jamais dit qu’il ne fallait pas corriger, qu’il ne fallait pas essayer de capter l’azote… Mais personne n’a prouvé que la règle du 100% permettrait de ne plus retrouver de nitrates dans le sol ! D’où le premier point de blocage.

"Le problème est cette exagération à imposer des règles qui demandent des adaptations locales."

Olivier Barnay

Le risque du "tout bio"

Convertir tous les agriculteurs au bio ? Cela serait "insensé", estime Olivier Barnay. Selon lui, le secteur se retrouverait alors confronté à des risques qu’il est impossible d’évaluer actuellement : "On ne connaît pas le développement de certaines maladies qui pourraient survenir tôt ou tard, du fait d’une agriculture n’utilisant pas de produits phytosanitaires". A terme, on pourrait ne plus maîtriser ces maladies, ce qui entraînerait une dégradation du volume de production. "Pourrait-on ou non les maîtriser, on l’ignore ! C’est pourquoi le risque est trop important." Si le bio semble la solution idéale pour corriger les problèmes liés à la pollution de l’eau, la réalité, elle, s’avère donc plus complexe. Cela étant, la Chambre d’agriculture accompagne ceux qui souhaitent s’y convertir. "Nous n’avons pas un message opposé, bien au contraire, dit-il. Les élus sont très attentifs à ce mode de production mais la réalité est qu’il faut être capable de continuer à produire de manière saine. Nous informons et sensibilisons les agriculteurs qui souhaitent se convertir, cela fait partie de nos actions prioritaires, mais on sait très bien que l’on ne peut pas mettre tout le monde en bio".

Le second point de blocage est que commence à être évoqué le renforcement de l’encadrement des pratiques, et la limitation des doses d’azote… Mais comment faire appliquer une règle à la totalité des agriculteurs, alors que ceux-ci ne pratiquent pas tous la même agriculture, ne travaillent pas tous sur les mêmes sols ? Certaines plantes vont avoir besoin d’une certaine dose d’azote à un certain moment, sur certains endroits, et d’autres pas. C’est là où tout le métier de l’agriculteur s’exprime, en théorie !

Prenons un exemple : lors de l’établissement de son plan de production, un agriculteur se fixe comme objectif 80 quintaux. S’il met 180 unités d’azote et qu’il produit 80 quintaux, cela veut dire qu’il a consommé les 180 unités. Donc, en théorie, il ne reste quasiment rien dans le sol. S’il produit 70 quintaux, alors il a mis trop d’azote par rapport à ce qu’il a produit : la plante n’a pas tout absorbé, et l’azote risque de s’échapper. Dans ce cas, l’interculture est nécessaire pour "récupérer l’azote". Mais s’il produit 90 quintaux, alors il a consommé plus que ce qu’il n’a mis ! L’interculture est alors inutile et la règle du "100% de couverture" s’avère aberrante !

Le problème est cette exagération à imposer des règles qui demandent des adaptations locales. Autre exemple : pour faire des pâtisseries de qualité, on utilise des blés spécifiques, à haute valeur qualitative, qui ont besoin d’une certaine quantité d’azote. Si on en met moins, la qualité sera moindre et alors les meuniers iront acheter le blé ailleurs. L’équilibre est complexe, mais c’est l’agriculteur qui le gère, malgré tout. Lui seul est responsable devant tout le monde ! Il est pris dans une chaîne dont il est très dépendant.

Nous sommes parfaitement d’accord sur la nécessité d’une meilleure gestion de l’azote, sur la nécessité d’en utiliser le moins possible. Il y a sûrement des améliorations à envisager : par exemple, nous avons été entièrement d’accord sur l’amélioration du système de pilotage - apporter la bonne dose au bon moment -, qui est très important. Sur cet aspect ainsi que sur la dose totale d’azote à utiliser, nous avons probablement des marges de manœuvre et des efforts à accomplir. Mais attention à ne pas limiter le système à un tel point que la marge de manœuvre devienne une règle qui affecte la production.

C’est pourquoi la directive nous a tendus : elle présente des aberrations économiques qui nous conduisent à faire des bêtises, alors même que d’autres solutions seraient possibles. Ce que nous voulons, c’est travailler dans des logiques agronomiques.

Salon international de l'agriculture 2009

Les niveaux d’action (réglementation, démarches concertées type Sage - Schéma d’aménagement et de gestion des eaux, démarches volontaristes du Plan départemental de l’eau…), les structures compétentes (Etat, collectivités, syndicats de bassins versants, structures privées,…) et les thématiques environnementales (eau, biodiversité…) se superposent souvent sur un même territoire. Comment pourrait-on, selon vous, améliorer l’articulation entre les dispositifs pour une meilleure lisibilité et une meilleure efficacité en matière agricole ?
O.B. : Je n’ai pas de solution miracle, mais je crois que les responsables politiques des différentes structures ont créé un Plan départemental de l’eau assez unique en son genre, qui me semble être la bonne méthode. Ce que l’on a réussi avec ce Plan, c’est une concertation.

Le Plan départemental de l’eau est vraiment, pour moi, l’axe fort de concertation, de discussion et d’équilibre entre les structures. Il faut renforcer et même accentuer cela. Il faut aller à la compréhension mutuelle et à la fixation d’objectifs atteignables, qui respectent chacun des organismes ; que ceux-ci apprennent à s’écouter, à s’entendre mieux. Avec un postulat de base, qui est que l’agriculture doit avancer. Mais pour cela, il faut couvrir le risque de l’agriculteur, il n’y a pas d’autre solution.

Sur la directive nitrates par exemple, il faut que nous soyons compris et il faut aussi que les agriculteurs comprennent les besoins des collectivités, qui paient très cher la qualité de l’eau, car elles sont obligées de dépolluer. Certaines structures disent de tout convertir en agriculture biologique, ce qui bien sûr est une hérésie à long terme pour la production agricole (voir encadré ci-dessus - NDLR) . De même, envisager de généraliser la production intégrée partout n’est pas la solution. Il faut conserver la diversité de l’agriculture, qui donne justement cette jolie spécificité. Mais il ne faut pas non plus que les agriculteurs restent campés sur leurs positions. La position statique de l’agriculture n’est certainement pas acceptable vis-à-vis des problèmes environnementaux et de la demande sociétale. D’où l’engagement de la Chambre d’agriculture, et des agriculteurs, pour un changement. Celui-ci est peut-être trop lent à l’échelle des besoins des collectivités, de l’Etat, des syndicats de l’eau… mais nous avons besoin de ce temps pour comprendre et trouver les solutions techniques et, aussi, besoin de moyens financiers.

Car qu’est-ce qui, sur le fond, pose problème à un agriculteur ? C’est le risque de mettre en péril son exploitation, soit à partir de réglementations, soit parce que le changement de pratiques qu’il opère crée un problème financier. Il faut que ce risque soit couvert. L’idée est donc d’évaluer ce risque et de le compenser partiellement, le temps que l’agriculteur s’adapte. Une modification de pratiques, de comportement, une modification technique… : cela fait supporter des risques ! Or l’agriculteur ne doit pas être seul à les assumer, étant donné qu’il rend un service environnemental à la société.

L’agriculture est au service de la société depuis des milliers d’années, elle sert à nourrir. La société a des demandes, des droits, mais somme toute, l’agriculture n’est pas non plus aux ordres permanents. Donc soyons logiques et faisons en sorte qu’il y ait une couverture du risque de l’agriculteur quand il change ses pratiques, au lieu de règles inaccessibles définies par des ministères.

Je n’ai pas d’autre solution que de demander un renforcement des structures accompagnatrices et des moyens, pour assurer le risque aux agriculteurs. Un agriculteur qui passe en bio, on lui couvre son risque. Un agriculteur qui fait changer sa pratique, on ne le lui couvre pas ou alors partiellement seulement. Ce n’est pas de cette façon que l’on corrigera le problème de l’eau.

Mieux vaut 200 agriculteurs qui font 20% d’efforts, que 20 agriculteurs qui en font 50%. Car la qualité de l’eau ne se gère pas sur une exploitation, mais sur un collectif, sur un territoire : c’est l’impact global et général de tous les agriculteurs qui fera que l’on corrigera le problème de l’eau, qui est un problème collectif.

Propos recueillis le 4 février 2010.

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CHIFFRES CLES

L'agriculture seine-et-marnaise :

- 334 000 hectares (59% de la surface totale du département)
- 2 586 exploitations agricoles
- Superficie moyenne d'une exploitation : 129 hectares
- Activité principale : culture des céréales (blé, maïs, orge), betterave
- Autres activités : cultures maraîchères, production laitière (fromages de la Brie)